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Accès à la culture : les CE ont un rôle à jouer

Paru dans le numéro 50 - Janvier-Février 2011

Par Ciruela Barreto

Primordial et spécifique à la fois, le rôle des CE en matière d’accès à la culture doit être défendu. Fort de cette conviction, Jean-Michel Leterrier, directeur du CE Snecma-Gennevilliers, nous fait partager sa réflexion sur l’étroite relation entre le travail et la culture.

Il y a des « enquêtes » qui vous touchent plus que d’autres. Voici l’une d’elles. Embauché comme ouvrier manÅ“uvre à l’âge de 16 ans, Jean-Michel Leterrier était un tout jeune secrétaire de CE quand ses fonctions l’ont amené à passer les portes d’un théâtre… Se révèle alors à lui un monde dont il ignorait jusqu’à l’existence. Un monde où des gens se retrouvent pour le plaisir de la vue, de l’ouïe, de l’esprit. Frappé dans son orgueil, il prend conscience de la fracture entre le monde du travail et celui de la culture. Depuis ce jour où le monde de la culture a fait irruption dans sa vie, Jean-Michel Leterrier n’a cessé d’œuvrer pour permettre à d’autres d’y accéder.

Au fil de son parcours d’autodidacte, Jean-Michel Leterrier s’est engagé avec succès dans l’action culturelle – il sera notamment animateur d’un CAC, responsable des activités culturelles du CE Renault-Billancourt, responsable du service de politique culturelle de la CGT –, ainsi que dans une démarche plus théorique qui le conduira à soutenir une thèse universitaire sur les comités d’entreprise et les arts plastiques. Aujourd’hui, directeur du CE Snecma Gennevilliers depuis mars 2009, Jean-Michel Leterrier reste fidèle à ses convictions. Persuadé que le comité d’entreprise a un rôle spécifique à jouer en matière culturelle, toutes les activités qu’il propose aux salariés sont animées par cette idée que la culture a sa place dans le monde du travail et réciproquement, que le travail quel qu’il soit est porteur d’une valeur culturelle forte.

Votre parcours est celui d’un autodidacte. D’où vient votre engagement pour la culture ?

J’ai commencé à travailler comme ouvrier à 16 ans. À 22 ans, j’étais secrétaire de CE et secrétaire général du syndicat des métaux de Paris pour la CGT. Un jour, je reçois une invitation d’Antoine Vitez, qui dirigeait le théâtre d’Ivry et invitait des secrétaires de CE à venir au spectacle. Je n’avais jamais mis les pieds au théâtre de ma vie et j’étais assez honoré d’être invité. Je n’ai pas compris le contenu de la pièce parce que je n’avais pas les clefs, mais j’ai découvert l’existence d’un monde que je ne connaissais pas. Et j’étais extrêmement humilié et frustré de cette découverte. On m’avait caché quelque chose. C’était une révélation, comme si d’un seul coup je découvrais qu’il y avait une seconde face à la lune !

Il s’agit véritablement d’une expérience fondatrice ?

Oui, à partir de là j’ai pris des distances avec mon emploi d’électronicien et j’ai décidé de me consacrer à faire découvrir aux ouvriers comme moi que ce monde existe. Avec cette expérience, j’ai compris que la grande ségrégation culturelle, ce n’est pas la connaissance, les clefs et codes qui permettent de comprendre une pièce de théâtre, c’est de savoir que ça existe. Le problème n’est pas d’apprendre le théâtre, c’est de savoir qu’il existe, que des gens y prennent du plaisir ! Après, on aime ou on n’aime pas le théâtre ou l’opéra, ça n’a pas d’importance. Quand on ne connaît pas ses manques, comment peut-on les combler ?

Plus tard, lorsque j’ai eu des engagements syndicaux plus importants, j’ai découvert par exemple qu’en économie politique, je n’y connaissais rien, que je manquais d’arguments devant la direction. J’ai donc suivi des cours d’économie politique en candidat libre à l’université de Vincennes. Puis, quand je suis devenu permanent à la CGT sur les questions culturelles, là aussi j’ai découvert que j’avais des manques. J’ai repris des études d’esthétique et de sciences des arts, et fait une thèse sur les comités d’entreprise et la culture (« Les comités d’entreprise et les arts plastiques, de l’aire de la médiation à l’ère du métissage ». Cette thèse a été reprise dans son livre « Métro, boulot, expo », cf. encadré, ndrl).

Vous dites que le travail est culture. Aujourd’hui, quelle est cette valeur culturelle du travail que vous défendez ?

Pour des gens qui ne fréquentent pas l’opéra, le théâtre ou d’autres sphères de culture, le travail est leur seule expérience culturelle. Et cela même s’il s’agit d’un travail dévalorisé, parcellisé, mutilé. On ne peut décrire cette culture que par son contraire. On sait que les gens qui sont écartés du travail sont des gens qui se déconstruisent socialement et culturellement. On sait aussi que lorsque le travail est souffrance, il y a des problèmes. Donc, a contrario, lorsqu’il n’y a pas cette exclusion ou cette souffrance au travail, il y a une expérience culturelle.

Le travail n’est pas uniquement l’exercice d’un savoir-faire, c’est beaucoup plus. On peut définir sa valeur culturelle comme un espace et un temps partagés par des personnes en socialisation. Par exemple ici, où les gens travaillent dans un espace commun, avec un temps de travail qui est le même, un partage des savoir-faire, une transmission du métier, d’une culture syndicale, politique, d’une histoire de l’entreprise… Quand on vient travailler ici, on est héritier de toute cette culture.

Mais pour beaucoup de personnes, la culture est justement ce qui est hors du temps de travail, dans la sphère des loisirs…

Si l’expérience culturelle du travail est banalisée et minorée, alors c’est beaucoup plus dur d’aller vers d’autres formes de culture. Reconnaître le travail comme une valeur culturelle importante permet de se projeter ensuite vers d’autres valeurs culturelles. Il y a un rapport de dépendance entre la qualité du travail et le contenu des loisirs, du temps hors travail. Quand on parle de temps libre, c’est un temps qui est libéré du travail, mais qui n’en est pas totalement déconnecté. Le travail vient hanter la sphère non travaillée. D’où l’intérêt, pour avoir des loisirs valorisants, d’avoir un travail qualifiant. C’est une sorte d’utopie, à laquelle je ne crois pas, de dire qu’on peut travailler de façon déqualifiante et qu’on va s’émanciper dans les loisirs.

Quel est le rôle du CE dans cette dépendance du travail et de la culture ?

Dans leurs activités culturelles, les CE sont l’interface entre temps de travail et temps de loisirs. Par leurs activités économiques, ils peuvent modifier les conditions de travail. Le CE est l’un des seuls espaces capables de modifier la relation entre travail et non-travail. La question est de savoir comment construire des ponts, à partir de la reconnaissance du travail, entre les différents champs culturels. Quand on regarde l’histoire des CE, ses grandes pages, par exemple avec Vilar et le TNP, ont toujours été écrites quand la culture du travail était reconnue comme telle. J’ai travaillé au CE de Billancourt. Les salariés de cette entreprise, ajusteurs, fraiseurs, forgerons, avaient la conscience et la certitude d’être porteurs d’une culture du travail au sens large. Donc à partir de ça, quand le CE proposait des choses, ils avaient l’audace et la curiosité d’y aller. Aujourd’hui, comme le travail se délite et que les salariés ont moins cette conscience d’appartenir à une communauté culturelle, alors ils ont moins l’ambition d’aller se confronter à de nouvelles expériences culturelles.

Les gens reproduisent dans leurs demandes de temps libéré ce qu’ils font dans leur travail. Si on a un travail totalement déqualifiant, sans responsabilité, alors on ne peut imaginer des demandes sur un temps libre qui seraient vraiment responsables. C’est pour cette raison qu’il est intéressant pour les CE d’intervenir dans les deux champs, d’œuvrer pour que le travail soit plus qualifiant, responsable et autonome, afin que la sphère du non-travail soit elle-même plus responsable.

Après la théorie, la pratique : parlez-nous des activités culturelles du CE de la Snecma !

Nous cherchons à nous connecter à ce qu’il se passe dans l’entreprise. Par exemple, nous avons lancé un cycle d’université populaire sur le travail. Nous avons une médiathèque, un atelier d’arts plastiques avec lequel nous organisons des expositions, des ateliers photo, théâtre, guitare, scrap-booking… Des ateliers éphémères avec lesquels nous proposons de nouvelles activités : en ce moment, c’est la mosaïque et la cuisine. Nous avons aussi une péniche où nous organisons une fois par mois des concerts. Et nous organisons un prix littéraire, le « Prix de l’écrivain de l’aube » (l’aube est le nom de la pièce d’aéronautique fabriquée dans les usines de la Snecma Gennevilliers, ndrl), pour lequel nous invitons les salariés à produire un petit texte sur un thème différent chaque année. L’année prochaine, il s’agira du « droit à l’erreur ».

Beaucoup de « petits » CE ont peu de moyens pour leurs ASC et sont souvent contraints de se limiter à un chèque ou un coffret-cadeau. Quelles solutions leur proposez-vous ?

Je n’ai pas de conseils à donner, mais je pense qu’on peut échapper à ça, que les CE, quelle que soit leur taille, ont un rôle à jouer sur le consumérisme.

Pendant 40 ans, les CE étaient les seuls à proposer des vacances, des livres ou une billetterie aux salariés. Mais aujourd’hui, le marché n’étant plus le même, tout le monde à accès à cette offre. Du coup, le CE est libéré de cette demande grand public. Par contre, en termes de pluralisme et de citoyenneté, il reste des créneaux intéressants pour les CE. Par exemple en organisant un débat par mois avec un candidat libre ou avec un écrivain, en mettant un coup de projecteur sur une destination ou sur une cause. Même un CE de 100 salariés peut inviter un auteur, ça ne coûte rien et s’il n’y a que cinq personnes qui viennent, ce n’est pas grave !

Que les gens prennent leurs places par la billetterie du CE pour aller voir Mamma Mia, ça ne me choque pas, nous le faisons aussi, mais en revanche il n’y pas de subvention. Nous ne subventionnons que les spectacles que nous pensons intéressants en termes de pluralisme, parce qu’il s’agit par exemple d’auteurs qui ne sont pas très connus, qui ne sont pas dans les médias, et qui méritent d’être connus. Le problème est le même avec les Chèques Lire, ils reproduisent le marché. Si c’est pour acheter un livre qu’on a vu à la TV, alors il n’y a pas de surprise, pas de pluralisme. Le rôle du CE est de défendre certains auteurs, certaines petites maisons d’édition.

Comment voyez-vous l’avenir des comités d’entreprise ?

Je défends les CE parce que je pense qu’ils sont menacés. Les CE ont une singularité à jouer, qu’ils ont un peu perdue. Il y a pas mal d’articles et de commentaires qui dénigrent un peu leur action, en disant qu’ils ne font que de la redistribution… Et effectivement, quand il y a une crise économique, que les gens gagnent moins d’argent, le risque est grand qu’ils préfèrent avoir l’équivalent en redistribution et que ceux qui ne fréquentent pas la médiathèque se demandent pourquoi ils devraient payer pour une médiathèque. Même ici, je ne suis pas sûr qu’on serait majoritaires si on faisait un sondage…

L’autre risque, c’est qu’il y a beaucoup d’entreprises qui délocalisent et qui ferment, donc leur CE aussi. Aujourd’hui, à part le CE d’EDF pour des raisons historiques, il n’y a pas de CE qui gagne plus de subvention. Il y a forcément des pertes de subvention. Enfin, on n’est pas assurés que demain, au niveau de l’Europe, on ne considère pas les CE comme un avantage franco-français qu’il faudrait remettre en question. Cette critique est déjà venue plusieurs fois de Bruxelles. Les menaces sont réelles, il faut défendre les CE, valoriser leurs actions innovantes, c’est la raison pour laquelle je publie ce livre Voyage au pays des CE. (voir encadré).

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Biblio

Métro, boulot, expo : Les comités d’entreprise et les arts plastiques, Éditions La Dispute, 1997, 250 pages.

Cet ouvrage, l’un des rares consacrés à l’activité culturelle des comités d’entreprise, est fondé d’une part sur l’examen d’un grand nombre d’initiatives de CE et d’autre part, sur l’étude de la culture du travail et de la culture esthétiques des salariés.

La culture au travail (1991), Les cahiers de Convergences, 2007, 169 pages.

Dans ce livre, l’auteur nous révèle, dans un style clair et intelligent, de quelle manière l’essence même de la culture est intimement connectée aux pratiques du travail humain.

Voyage au pays des CE, Éditions Le Temps des Cerises, à paraître au 1er trimestre 2011.

Parce qu’ils sont souvent caricaturés et peut-être menacés, l’auteur a écrit ce livre pour défendre les comités d’entreprise. À travers un « voyage » parmi les nombreux CE qu’il a rencontrés, il nous fait partager leurs actions et initiatives les plus intéressantes en matière d’articulation entre le travail et les loisirs.

Jean-Michel Leterrier a écrit de nombreux autres ouvrages et articles sur le monde du travail et la place de la culture. Notre sélection porte sur ceux traitant plus spécialement des comités

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