La SARM (Société anonyme de recyclage de matières), plus de 300 salariés, fait partie du groupe VEOLIA. Attachée à la division VEOLIA-Propreté Île-de-France, son activité est celle du transport par semi-remorques des déchets industriels, en vue de leur recyclage. Les chauffeurs assurent ce transport des déchets des sites industriels vers les sites de recyclage. Il y a quelques mois, les institutions représentatives du personnel de la SARM ont été scindées en deux. Alors que jusqu’à cette date, l’ensemble des salariés étaient représentés par un seul comité d’entreprise, la direction a pris la décision de créer deux établissements, et ainsi de mettre en place deux comités d’établissement, avec à leur tête un comité central d’entreprise. Heureuse décision ? Ce n’est pas l’avis de certains salariés, ni de leurs représentants. Rencontre avec les élus de l’établissement de Goussainville, qui nous expliquent les conséquences de cette scission.
Nos interlocuteurs : M. Kogle Asselio, secrétaire, et M. Djamel Khabet, trésorier, comité d’établissement de Goussainville.
Social CE : La SARM disposait avant d’un seul comité d’entreprise. Aujourd’hui, elle est divisée en deux établissements, avec chacun un comité d’établissement, chapeautés par un comité central d’entreprise. Cette décision est-elle favorable aux salariés, selon vous ?
K. Asselio : Cette décision a été prise l’année dernière. Et nous n’étions pas d’accord. Les deux établissements qui ont été créés sont, d’un côté le siège social, qui est à Nanterre, et de l’autre les autres établissements, c’est-à -dire les sites de Goussainville, de Clayes-Souilly et de Triel-sur-Seine. Concrètement, comme les salariés qui travaillent au siège social sont en majorité les cadres et les agents de maîtrise de l’entreprise, ils se sont retrouvés dans un établissement. Les employés et ouvriers, qui travaillent sur les sites industriels, ont été rassemblés dans l’autre. Nous sommes les élus de cet établissement. Et nous voyons les conséquences fâcheuses que cette scission a produites.
Sce : En quoi cette scission est-elle négative ?
K. A. : Depuis que l’on a été scindés en deux, dans notre établissement, l’on se retrouve aujourd’hui à 115 salariés, sur un effectif de plus de 300 salariés dans l’entreprise. Le problème est qu’au siège social, il n’y a pour la plupart que des cadres et des agents de maîtrise. Nous, nous avons seulement quatre cadres, et deux ou trois agents de maîtrise. Le reste sont des ouvriers et des employés.
Par conséquent, numériquement, l’on n’est déjà pas nombreux. Mais surtout, la masse salariale est faible par rapport à celle du siège social. On se retrouve donc avec un budget « constipé », si l’on peut dire, pour les activités sociales et culturelles ; il est trois fois moins élevé que celui de l’établissement du siège social.
Sce : Cette différence de budget est-elle cruciale pour l’activité du CE sur Goussainville ?
K.A. : L’année dernière, ajoutés à notre petit budget, nous avons bénéficié de 9 000 € en plus du CE sortant. Heureusement, car cela nous a permis de maintenir les avantages dont les salariés bénéficiaient avant la scission. Dès notre élection, nous avons mis en place des bons d’achat, des chèques-vacances, des places de cinéma, des entrées au Parc Astérix et à Disneyland, et on a organisé une soirée de fin d’année. Mais cette année, les gens s’attendent à ce que l’on fasse la même chose.
Et cela ne va pas être possible : avec le budget que l’on a pour 115 salariés, l’on ne pourra pas tout faire. Il va falloir leur expliquer que l’on ne peut pas. On va certainement arrêter la billeterie. Et c’est dommage, car avec la billeterie, on rencontre les gens, lorsqu’ils viennent prendre leurs places au local du CE. Ça crée de la proximité. Les gens aujourd’hui sont vraiment amers. Ils se sentent lésés. Car le CE, c’est quoi ? C’est permettre aux gens à faible salaire d’accéder à des choses qu’ils ne peuvent pas faire, comme aller à Disneyland, faire des voyages. Avec le budget que l’on a maintenant, l’on ne pourra plus faire cela. Les gens en veulent aussi au siège social, ils disent que ce sont eux qui vont vraiment « au charbon », pas ceux qui travaillent au siège. Je leur explique qu’on ne peut pas différencier entre les salariés, que l’on est tous un même corps, que personne ne travaille pas plus ou moins, que l’on doit être ensemble. Mais pour eux, c’est une trahison.
Sce : Cette scission en deux comités d’établissement a donc créé des distances entre les salariés du siège social et ceux des sites ?
K.A. : Avant, l’on se rencontrait lorsqu’il n’y avait qu’un seul CE, pendant les voyages qui étaient organisés par le CE, pendant les soirées. Ça créait des liens sociaux. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. En plus, la scission fait dire aux salariés de Goussainville et des autres sites qu’à Nanterre, ce sont des cadres, des gens privilégiés. L’année dernière, la fête de fin d’année avait réuni tout le monde. Cette année, il n’y avait que nous. Pourtant, on est une entreprise ! C’est dommage. Aujourd’hui, on est complètement séparés. Déjà au niveau budget, l’on n’est pas bien lotis. Mais aussi en tant qu’entreprise, nous n’avons plus de liens.
Sce : Que comptez-vous faire cette année avec votre budget ?
K.A. : On va certainement arrêter la billetterie. Quand je l’annonce aux gens, ils ne sont pas très contents.
Djamel Khabet : Non, je ne crois pas qu’il faut arrêter. Il faut diminuer. Il faut arrondir les angles. Il faut en discuter en CE de toute façon.
K.A. : Mais on ne va pas camoufler ! Ils vont comprendre que l’on n’a plus rien. Il ne faut pas le leur cacher.
D.K. : Je n’ai pas dit qu’il fallait cacher quoi que ce soit, mais simplement diminuer, et non arrêter la billetterie. En principe, l’on donne 5 places de cinéma par mois, deux fois dans l’année des entrées au Parc Astérix pour toute la famille. Pour que cela concerne le plus de monde possible, il faut diminuer les places de cinéma, auxquelles tout le monde ne recourt pas. Si l’on veut faire des bons d’achat en fin d’année, c’est le seul moyen. Il faut que nous fassions quelque chose qui concerne tout le monde. Je suis pour la voie diplomatique : dire qu’au lieu de 5 places de cinéma par mois, il y en aura 3 par trimestre.
K.A. : Le problème est pour les sorties à Disney et au Parc Astérix : comment va-t-on faire ?
Sce : N’avez-vous pas peur de décevoir les gens ?
K.A. : La différence avec l’ancien CE est nette, en ce qui nous concerne. Avant, les gens n’étaient au courant de rien, qui gérait, de combien était le budget. Nous, nous les avons habitués à vivre au paradis ! On a fait de la billetterie, des cartes de réduction, des places de cinéma, des bons d’achats, une fête de fin d’année, des chèques-vacances, le remboursement des licences sportives. Il va falloir beaucoup d’explications.
D.K. : Et c’est pour cela aussi qu’il est important qu’en fin d’année, nous fassions tout de même une fête, et que nous gardions les bons d’achat. Nous n’avons plus le même budget. Avant, on louait des campings !
K.A. : Nous n’avons même pas la possibilité d’organiser un week-end à Bondy ! Il faut louer un bus. Même au zoo, l’on ne peut pas. Et les gens nous demandent encore si l’on peut louer des campings…
D.K. : Je leur ai expliqué, montants à l’appui : si l’on fait les chèques-vacances, et que l’on veut conserver les bons d’achat en fin d’année pour tout le monde et les enfants, il ne nous reste plus rien.
Sce : Savez-vous ce qu’ils font à Nanterre ?
K.A. : Non, on ne sait pas. Ils ont apparemment gardé le prestataire de services de l’ancien CE.
D.K. : Nous, nous avons directement négocié avec les parcs, comme avec Disney, et nous avons réduit le coût d’achat du billet de moitié. On s’est pas mal débrouillés ! Aujourd’hui nous achetons en gros, à moitié prix, et les gens achètent ces billets à 50 % du prix auquel nous les avons achetés. Ils passent chez nous pour les prendre.
K.A. : Nous n’avons plus de contact avec ceux de Nanterre. Il n’y a qu’un comité central d’entreprise tous les 6 mois. On ne parle pas des œuvres sociales, on discute de la bonne marche de l’entreprise, de la formation, de l’intéressement. De la mutuelle, aussi.
Sce : Comment envisagez-vous cette année, dans ce contexte ?
K.A. : Notre programme, c’est d’abord de régler le problème de la connexion Internet ! Le local du CE va déménager, pour aller dans d’autres bungalows – pour des raisons de confidentialité. Ici, l’on entend ce que dit le bureau d’à côté, et eux nous entendent aussi.
D.K. : Le fait que ce soit un comité d’établissement implique que l’on cible plus sur les problèmes que l’on rencontre ici. C’est dommage, car cela s’arrête là , les problèmes rencontrés dans l’établissement ne sont pas répercutés au niveau au-dessus. Et il n’y a qu’un CCE tous les 6 mois. Nos actions ne vont pas plus haut.
K.A. : On a axé notre programme sur le fait de relier tout le monde, de faire en sorte, comme nous sommes éparpillés sur plusieurs sites, de relier les gens. En tant qu’élus, on va à Triel, à Dreux, etc. Et comme on ne peut pas y aller tout le temps, on leur envoie les PV par courrier. C’est la même chose pour les bons d’achat. Les gens ne se sentent plus isolés. Un moment important a été la fête de fin d’année que nous avons organisée en décembre dernier. Cette fête a permis de se rencontrer, de se sentir un peu ensemble. C’était au Chalet du Lac, à Saint-Mandé. Ça a été difficile de convaincre les gens de venir, vu que l’ancien CE avait organisé, l’année d’avant, une soirée dans une boîte de nuit Place Clichy, où l’on nous poussait vers la sortie, et où l’on avait mal mangé. Pour le même nombre de gens, ils ont payé 5 000 € de plus que nous. Nous, avec notre petit budget, nous avons négocié un orchestre, un DJ, un open bar, un dîner servi à table. Et c’était splendide ! Nous savons que cette année, il faut mettre plus de budget, car les gens ont été contents, et ils vont venir d’autant plus en fin d’année. On leur a forcé la main pour cette année, et ils ont compris, lors de la soirée qui était superbe, que l’on n’était pas là pour rigoler – pour le dire comme ça. Le problème est que pour cette fête, nous avons bénéficié d’une « rallonge » de 5 000 € de la direction, sinon il aurait été impossible de l’organiser. Cela va donc être difficile.
D.K. : C’est pour cela qu’il faut diminuer les autres activités, et budgétiser la soirée de fin d’année.
K.A. : Donc, l’on va voir si l’on garde la tradition de la billetterie. Nous conservons de toute façon la fête de fin d’année. Pour les bons d’achat et les chèques-vacances, l’on ne sait pas – cela représentait un gros morceau du budget l’année dernière. Et je n’ai pas cité les places de cinéma, les sorties, Astérix, Aquaboulevard, les licences de sport… Cette année, pour le côté divertissement, l’on ne sait pas. On sera certainement obligés de distribuer des sous, sous forme de bons d’achat, comme si l’on était une banque. L’on aurait aimé faire des choses ensemble. Mais cela ne sera sans doute pas possible. Et voilà ! Les liens sociaux, ils deviennent quoi ? On passe beaucoup de temps à travailler, on se voit plus qu’avec notre propre famille. L’on voudrait faire des barbecues, des méchouis, des week-ends et des voyages en groupe, pour se voir dans un autre contexte.
D.K. : Il va falloir gérer le budget à l’euro près. L’on va budgétiser et faire le nécessaire pour privilégier les choses qui concernent le plus de monde possible : les chèques-vacances, les bons d’achat, la fête de fin d’année.
K.A. : Mais il faut dire aussi que le CE ne gère pas que de l’argent. Il a d’autres rôles, notamment un rôle économique. Sur ce plan-là , nous avons aussi beaucoup de choses à faire. Les salariés ne sont pas habitués à s’impliquer dans la politique de l’entreprise. Il faut leur faire comprendre qu’ils ont un droit de regard sur l’entreprise. Les salariés, ils viennent, ils font leur travail et ils partent. Ils n’ont pas le temps, ou peut-être même pas le désir de lire les panneaux d’affichage. Nous, on essaie de leur faire comprendre que la SARM, c’est nous. Ce n’est pas que les dirigeants. Il nous est difficile de faire le bonheur des gens malgré eux, car ils ne croient pas qu’ils ont le pouvoir de changer les choses, de porter leur revendications. Que se passe-t-il si l’entreprise ferme, par exemple ? C’est le CE qui a ce rôle.
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