Par Ciruela Barreto Au comité d’entreprise du théâtre de la Comédie-Française, la priorité de l’action sociale n’est pas d’emmener les salariés au spectacle… mais de s’assurer que tous disposent de conditions de logement décentes.
Quand on passe une soirée au théâtre de la Comédie- Française, on ne pense pas nécessairement aux conditions de travail des machinistes, ouvreuses, couturières, tapissiers, repasseuses, modistes, tailleurs, ccessoiristes, éclairagistes, peintres, menuisiers, serruriers… Pourtant, derrière les dorures des salles d’apparats, plus de cinquante corps de métier et 350 salariés se relaient pour assurer les machineries, les décors, les costumes, les lumières, mais aussi l’accueil, la boutique, la bibliothèque, la cafétéria. Pour découvrir cet envers du décor, nous avons suivi le trésorier du comité d’entreprise de la Comédie-Française dans le bureau du CE, une petite pièce tout en fenêtres qui surplombe la place du Palais-Royal. Entretien avec Christophe Rieau, entré à la Comédie-Française à l’âge de 18 ans, machiniste cintrier (qui gère les systèmes de changement de décor), et présent au comité d’entreprise depuis près de 15 ans.
Votre CE accorde beaucoup d’importance à la question du logement…
Oui, le logement est l’une des commissions obligatoires du comité d’entreprise, mais pour nous, c’est une véritable priorité. D’abord pour des raisons historiques. Depuis les années 1970, la Comédie-Française possède des droits de suite de 10, 20, 30 et 40 ans sur des baux d’appartements. à l’époque, le marché immobilier était moins cher et la Comédie-Française avait de plus gros moyens. Il y avait aussi plus de turnover dans les appartements, ce qui permettait d’en faire profiter plus de salariés. Beaucoup de ces logements étaient des surfaces de 2 à 4 pièces situées aux portes de Paris ou à Sarcelles, près de nos ateliers de décors.
Aujourd’hui, il nous reste encore quelques-uns de ces appartements en droit de suite, mais très peu. Beaucoup arrivent en fin de bail et nous n’avons pas les moyens de les renouveler. Et il n’y a plus de turnover dans les appartements, les locataires y restent au moins jusqu’à leur retraite. Mais si la question du logement est toujours une priorité, c’est aussi parce que nous avons beaucoup de bas salaires. Par exemple, nous avons des ouvreuses qui peuvent finir leur journée à 23h45 et si elles doivent encore faire plus d’une heure de transport, ce n’est pas possible…
Beaucoup de nos demandes de logement concernent l’accessibilité en transport depuis le théâtre.
Combien proposez-vous de logements par an ?
Notre prestataire pour le 1% logement nous fait deux types de propositions : les multipropositions, qui sont ouvertes à plusieurs entreprises, et les propositions uniques, qui sont réservées à la Comédie-Française. Pour les multipropositions, il faut être très réactifs quand le prestataire propose un appartement. C’est le premier qui réserve l’appartement qui l’obtient… Ceux qui ont des horaires décalés, comme les ouvreuses ou les techniciens, ont un avantage car ils peuvent se déplacer le matin ou l’après-midi. Au total, il y a plus d’une dizaine de multipropositions par an. Dans le cas des propositions uniques, le prestataire est tenu, par contrat, de nous en présenter cinq par an… mais compte tenu des pénuries de logements sociaux, il a du mal à s’y tenir. Mais par exemple, si trois visiteurs refusent un même appartement, je prends mon appareil photo et je me déplace… C’est arrivé une fois qu’on nous propose une cave ! En revanche, quand un dossier présente un caractère d’urgence sociale, notre responsable des relations avec les organismes sociaux appuie le dossier et le prestataire fait ce qu’il faut pour répondre à la demande.
Depuis 14 ans que vous êtes à la commission logement, avez-vous observé une détérioration des conditions de logement des salariés ?
Oui. On a vraiment été touchés par la crise du l’immobilier. D’un côté, on a ressenti que notre prestataire avait beaucoup plus de mal à nous proposer des logements, parce que son parc était de plus en plus restreint. Et d’un autre côté, avec l’augmentation des loyers, on a reçu de plus en plus de dossiers de demandes de logement. Il y a encore 10 ans, on pouvait gérer des dossiers de confort, aujourd’hui, on ne peut plus le faire. Nous avons toujours une vingtaine de dossiers environ et en moyenne 4-5 qui sont à traiter en urgence.
C’est donc devenu plus délicat de s’occuper de cette commission logement ?
Oui. Surtout que dans un premier temps, j’étais tout seul… ce n’était pas possible. C’est moi qui ai réclamé qu’on soit un minimum de quatre. Ce qui est difficile, c’est le sentiment de frustration, car nous ne pouvons pas satisfaire tous les dossiers de demande de logement. Les dossiers sont classés en fonction de leur ancienneté, mais quand une urgence se présente, elle est prioritaire et vient sur le dessus de la pile. Résultat, il y a des dossiers qui attendent plusieurs années… Parfois aussi, c’est difficile d’arbitrer entre deux dossiers urgents, ça pose des cas de conscience. Par exemple, si trois personnes ont été sélectionnées par le prestataire pour un même logement, il faut bien trancher. Dans ce cas, la responsable de la commission nous présente les différents dossiers, elle nous expose les profils des personnes, leur histoire, leurs difficultés, etc. Nous en discutons entre nous, mais ce n’est pas simple, on entre dans la vie privée des gens. De toutes les commissions, celle du logement me paraît être la plus lourde et la plus difficile à gérer parce que, quand il faut trancher sur la formation par exemple, ce n’est jamais dramatique. Le logement, c’est une lourde responsabilité.
Quand il faut arbitrer entre deux dossiers, sur quels critères vous fondez-vous ?
Quand il n’y a pas de caractère d’urgence, c’est l’ancienneté du dossier qui prime. Mais en pratique, le principal critère, c’est l’urgence sociale et la détresse… Et pour ça, nous n’avons pas véritablement de critères déterminés à l’avance parce que c’est toujours au cas par cas, il n’y a jamais deux dossiers identiques.
Comme on est dans un théâtre, on pourrait dire que c’est un peu de l’improvisation… Mais il y a des paliers dans l’urgence. Les situations les plus prioritaires sont celles où la personne risque de se retrouver sans toit et celles où elle ne peut plus faire face à son loyer et se dirige vers une situation de surendettement. Mais en définitive, c’est rare qu’on ne parvienne pas à se mettre d’accord sur un arbitrage. Quand ça arrive, on peut faire appel à la Drh pour trancher. Heureusement, on arrive généralement à répondre à toutes les situations d’urgence.
En tant qu’établissement public, avez-vous été impactés par la RGPP (Révision générale des politiques publiques) ?
Bien sûr. Nous avons subit les voeux du candidat Nicolas Sarkozy de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux. En 2009, notre ministère de tutelle (ministère de la Culture, ndrl), nous a donné des objectifs chiffrés : il fallait supprimer deux postes en 2009, deux autres en 2010 et un pour 2011. La politique de la maison a été le gel de postes… Pendant tout le premier semestre 2010, à chaque démission ou départ en retraite, ils gelaient le poste pour se donner le temps de réfléchir. On peut aussi penser que ce gel de postes a aussi servi à éviter tout mouvement social. Pendant toute cette période, on était dans le flou. Mais dans l’esprit de la direction, le gel des postes était une façon de ne pas sanctionner, en les rendant responsables, les salariés partant à la retraite ou démissionnaires. Finalement, le couperet est tombé le 30 septembre 2010 : un poste à plein temps aux cintres et deux mi-temps, à la bibliothèque et à la boutique, étaient supprimés. Cette décision a été d’autant plus difficile qu’en même temps, il y a eu une création de poste dans le secteur informatique. Beaucoup ont éprouvé un sentiment d’injustice : d’un côté on supprime des postes dans trois services et d’un autre côté on crée un poste entier (avec l’addition de deux demi-postes, ndlr)…
Pour terminer, dites-nous si votre CE a des spécificités liées au prestige de la Comédie-Française.
Je ne sais pas vraiment, car étant arrivé ici à 18 ans, je n’ai pas d’expérience de CE dans d’autres entreprises. Mais je peux vous dire que nous ne bénéficions d’aucun passe-droit. Le seul petit « avantage » est anecdotique. C’est lorsqu’il faut choisir un prestataire pour le spectacle de Noël, toutes les troupes ont envie de venir jouer ici. Pour elles, c’est un grand luxe car elles profitent de toute notre technique…
Mais ce ne sont pas les comédiens de la maison qui font le spectacle de fin d’année ?
Oui, mais c’était il y a très longtemps, et l’initiative avait été reprise par Nicolas Lormeau, un pensionnaire élu au CE. C’était très lourd à monter, il fallait trouver des volontaires, écrire le spectacle, le répéter, faire les décors, etc. Et l’idée, c’était aussi que tous les salariés, techniciens, drh, fassent partie du spectacle. Mais tout le monde avait répondu présent pendant deux ans de suite. C’était vraiment réussi, ça avait beaucoup plu. ça nous avait aussi permis de faire des économies sur le spectacle et de donner plus pour les cadeaux des enfants.
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