Magazine : Edito

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Pénibilité ou invalidité ?

Paru dans le numéro 47 - Juillet-Août 2010

A près plusieurs mois de ballons d’essai en annonces test, Éric Woerth a finalement remis sa copie et dévoilé l’avant-projet de réforme des retraites du gouvernement. « Injuste », « néfaste », « inefficace », « irresponsable »… Syndicats et opposition, relayés avec force par de nombreux médias, se sont écriés d’une même voix. Chacun à sa manière, ils dénoncent une réforme dure aux salariés et douce aux revenus du capital, lesquels ne seront finalement sollicités qu’à la marge pour satisfaire les agence de notation et les marchés financiers. Prudent, sûrement dans l’idée d’ouvrir une brèche dans la coalition Cgt-Cfdt-Cftc, le gouvernement a d’entrée de jeu annoncé quels seraient les points possibles de négociation. Le recul de l’âge de départ à la retraite à 62 ans n’en est pas un ; c’est donc sur le volet de la pénibilité que les syndicats auront une carte à jouer.

Et pourtant, on aurait tort de réduire l’âge de départ à la retraite à un symbole. La France compte encore plus de 6 millions d’ouvriers. C’est d’ailleurs la catégorie socioprofessionnelle la plus nombreuse parmi les hommes actifs, qui ont commencé à travailler en moyenne vers 18 ans, voire 17 ans pour les plus âgés d’entre eux. Dans les prochaines années, ce sont donc des centaines de milliers d’ouvriers qui liquideront leur retraite à 62 ans avec près de 45 ans de cotisation. Les classes populaires sont bien les principales victimes de la réforme.

Mais les syndicats devront se contenter de la question de la pénibilité pour défendre la justice sociale. Pour l’instant, Éric Woerth promet un départ anticipé aux « salariés usés physiquement », à la condition qu’ils « prouvent » une incapacité physique supérieure ou égale à 20%. Un projet flou qui laisse présager de nombreux abus et dérives, car qui sera chargé d’évaluer l’état de santé du salarié ? La Sécurité sociale ? La médecine du travail ? Et selon quelles exigences ? Économiques ? Sociales ? Mais au-delà de son application, le projet du gouvernement inscrit la pénibilité dans une logique individuelle et médicalisée. Pourtant on sait que dans certains métiers, la pénibilité met du temps à se déclarer, n’est pas toujours décelable à la cinquantaine, mais réduit tout autant l’espérance de vie et la possibilité de profiter de sa retraite. Contre cela, seules des règles et des dispositions collectives liées aux expositions qui pèsent sur l’espérance de vie des salariés pourraient apporter une réponse juste et ambitieuse.

On sait également qu’à l’âge de 60 ans, un cadre a 21 ans d’espérance de vie quand un ouvrier en a seulement 14, d’où une inégalité certaine du montant final que les uns et les autres vont toucher. Mais alors, ce n’est plus de pénibilité dont il faudrait parler, mais de mortalité… De cela, on semble ne pas beaucoup se soucier, car plutôt que de tout faire pour diminuer la pénibilité des emplois, favoriser la formation et la mobilité en cours de carrière, on assiste à une grande décollectivisation du monde du travail. Souhaitons que la réflexion sur la pénibilité ne prenne pas le chemin d’un débat cynique, pour ne pas dire morbide, sur les seuls critères d’invalidité.

Ciruela Barreto

Rédactrice en chef

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